Paysans et Institutions féodales chez les Druses et les Maronites du Liban

La situation géographique du Liban et les différentes origines de ses habitants expliquent en grande partie les caractères et la vie de ses institutions à travers les siècles. Aussi l’accès à la recherche dans ce domaine par la sociologie de l’histoire rurale s’impose-t-il comme la voie directe à l’intelligence des coutumes et des mœurs charriées par les diverses parties de la population.

Cette démarche du chercheur doit le placer d’emblée au-dessus des controverses déjà soulevées autour de telles ou telles questions d’appartenances raciales qui sont du domaine épineux de la politique, de la religion ou du confessionnalisme. Ecartés comme éléments de polémique, ces problèmes seront cependant retenus parmi les témoins authentiques de la mentalité et les principaux constituants de la matière présentée.

Sociologue devant l’histoire, à la recherche d’une méthode de projection à l’intérieur du passé, pour y reconstituer des situations sociales et économiques concrètes. Enraciné, s’il le peut, dans les sols d’une géographie humaine, au point de jonction des forces atmosphériques et terrestres, là où “sont concentrés tous les phénomènes de la vie végétale, animale et humaine” (J. Brunhes).

Sans le support solide de ce plancher terrestre, toute sociologie, surtout celle de l’histoire, risque sa propre nature et pourrait se transformer en philosophie. Un tel souci de conservation ne devrait cependant pas retenir le chercheur définitivement au niveau d’une écologie ni même d’une morphologie sociales, ni selon les pratiques américaines, ni selon les conceptions françaises.

Les faits humains ont toujours des dimensions verticales et horizontales tout à la fois. D’après une telle perspective, l’analyse des comportements d’une société à travers le temps et l’espace, d’une société en mouvement et en acte, s’inscrit tout naturellement parmi les principales démarches dans les sciences humaines.

Or, pour exécuter ce genre d’œuvre, il est indispensable de pouvoir disposer d’un éventail relativement large dans le choix de ses matériaux de construction. S’agissant du passé, dans un pays du tiers Monde depuis les Romains, les trésors des archives sont absolument insuffisants. Les chroniques puisent inlassablement aux profondeurs, souvent sombres et saumâtres, de la mémoire collective. Plus que partout dans le monde, un soleil d’Orient, des horizons purs et infinis, des paysages richissimes en couleurs et nuances, invitent constamment l’imagination à se jouer du réel, à broder le vrai en brocard avec des fils du faux. A l’historien authentique, s’il en est capable, de démêler les fibres, à les filer de nouveau pour en tisser sa tunique. Le sociologue, à cause de sa vision propre, accorde autant d’importance aux deux composantes de la vie sociale: L’imaginaire et le réel.

De la sorte, les erreurs de détails, commises à la suite des historiens et annalistes, ne nuiront guère à l’essentiel du travail. Une idée admise par une majorité ou une grande partie de ceux qu’elle intéresse, est une réalité agissante, efficace, même si une élite spécialisée en contestait l’origine ou la valeur scientifique. Le social , ici, prime l’historique, et il est permis de combler les lacunes des sources manuscrites ou imprimées par “ce que les gens croient être leur passé”. Le mythe et la légende, transmis comme vérité par la mémoire collective, se répercutent dans le comportement et les rapports des groupes humains.

Il reste, cependant, du droit du lecteur de pouvoir distinguer, sans beaucoup d’effort, ce qu’on lui présente comme fait historique tenu pour sûr, de ce qui est traditions, vraisemblables ou non, de sectes, de clans ou de familles. Il est des moyens de style, des nuances d’expression, des notes et des remarques, qui permettront à l’auteur de se conformer honnêtement à cette règle de probité.

C’est donc dans les limites de cette option qu’on examinera comment, sous l’autorité des émirs Chéhab aux XVIIIe et XIX siècles, une vingtaine de grandes familles de notables partageaient l’administration du territoire libanais et comment elles en géraient les subdivisions appelées muqata’a et qu’il conviendrait de traduire par “fief”, autant pour la commodité du terme que pour la correspondance, ou du moins la parenté de sa teneur socio-économique et territoriale avec ce qu’il évoque en Occident.

En effet, chaque muqata’a est d’abord une portion du territoire géographiquement individualisée. Elle est ensuite une dimension humaine, un ensemble de villages, paysans et immeubles affectée d’un coefficient historique qui le soumet au destin du pays tout entier. Enfin, complément des aspects précédents, c’est un complexe de rapports dynamiques entre les données d’une culture et celles d’une nature, toutes deux en constante interaction. De la terre aux œuvres de civilisation. De la force de travail créateur, dans une servitude aux champs des céréales et des légumes, à l’engagement destructif dans une autre servitude, celle des luttes politiques et des batailles sanglantes. Dans ce domaine des mœurs, des us et coutumes et de l’arbitraire des chefs, la conditions de l’homme variait entre le niveau de l’animal domestique et celui de la personne.

Ces éléments généraux, bien entendu, ne forment pas une définition, mais un cadre global pour le contenu du mot “fief”, ou, encore, celui plus large de “féodalité”, dans lequel peut s’insérer le fait de la hiérarchie historique libanaise et des forces paysannes dont elle tirait sa raison d’être.

Les observations faites ici autorisent le recours à une terminologie occidentale, à condition d’éviter les abus qui pourraient faire croire à une similitude complète des structures. L’investigation fera apparaître plus d’un point de rencontre entre le régime des Chéhab et celui des diverses régions latino-germaniques. Il serait, par contre, dangereux de prétendre qu’il y a correspondance totale des formes libanaises et, par exemple, bourguignonnes, bretonnes, champenoises ou autres, à une époque déterminée de la vie féodale.

Par conséquent, la transposition du phénomène analyse autant que l’usage des mots, tels que fiefs, seigneurs, féodalité, etc… sont également soumis à une double série de références: celle du langage latin en général, soumis à une double série de références: celle du langage latin en général, allégé, en quelque sorte devenu abstrait, et celle du concret local, quotidiennement pensé et exprimé en une langue et par des collectivités sémitiques.

Inspiré par un égal respect de la même règle de probité évoquée dans les paragraphes précédents, il m’est particulièrement agréable de placer cet ouvrage, tout en sollicitant la bienveillance du lecteur pour ses multiples imperfections, sous le signe de ma plus grande reconnaissance envers:
Les Professeurs J. DRESCH et J. BERQUE, pour leurs bienveillantes directives dans la préparation de ce travail;

Les Professeurs M. GRIAULE, H. LEVY-BRUHL et R. MONTAGNE, pour leurs inoubliables encouragements et leurs conseils chargés d’humanisme et d’affection;

Le Recteur F. BOUSTANY et tous ceux des responsables libanais dont la patiente compréhension a rendu possibles mes différents séjours dans l’ambiance culturelle de la Sorbonne et de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes;

Le Département des Sciences Sociales de l’UNESCO pour l’année d’études supplémentaires dont j’ai pu bénéficier grâce à son invitation;

Le Personnel, toujours accueillant, du Secrétariat de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Paris.